SENEGAL : A 30 ans, je suis responsable du contrôle financier régional

Rester à l’étranger ou Rentrer dans son pays d’origine?

Young employee standing upright in front of a bright window while wearing a formal suit

Le choix n’est pas si évident, surtout lorsqu’on s’est enraciné dans le pays d’accueil. Plus le temps passe, plus l’on peut s’éloigner de l’idée de rentrer. Le cours de la vie reprend ailleurs, entre temps, la terre natale évolue.

Pour cette fois, nous avons choisi de présenter le point de vue d’une Malienne-Française, qui a fait ses études en France et qui travaille désormais au Sénégal comme responsable financier régional.

– Genre : Femme

– Nationalité : Malienne – Française

– Âge en 2015 : 30 ans

 

Pourriez-vous présenter votre parcours de formation ?

J’ai obtenu mon baccalauréat (Série scientifique –Option Mathématiques) au Lycée Français de Bamako au Mali en 2003 où j’ai passé l’ensemble de ma scolarité depuis le primaire. J’ai ensuite poursuivi mes études en France, plus précisément à Lille, dans une classe préparatoire économique et commerciale (prépa HEC), qui prépare en deux ans de « dur labeur » les étudiants aux concours national d’entrée aux grandes écoles de commerce françaises.

A l’issu du concours, j’ai choisi d’intégrer en 2005 l’ICN (Institut Commercial de Nancy) où j’ai obtenu mon Master 2 Grande Ecole avec une spécialité en audit financier & conseil. J’y ai également obtenu un certificat de Commerce International, à l’issu d’un échange universitaire de 6 mois à l’Institut Technologique de Monterrey (TEC) au Mexique.

Au cours de mon Master à l’ICN, j’ai été durant 1 an présidente de BURKIN’H20, une association de solidarité internationale dont le principal objet était la recherche de financements pour réaliser des forages d’eau dans des villages reculées du Burkina Faso, et accessoirement la promotion de la culture ouest-africaine à Nancy (à travers l’organisation d’exposition d’arts, de défilés de mode, d’ateliers cuisine, et de danse africaine etc.).

Pourquoi avoir choisi cette filière de formation ?

Ma réponse va vous surprendre mais à 18 ans et en classe de Terminale, je ne savais absolument pas quelle filière ni quel métier je voulais exercer.

De façon assez pragmatique, j’ai pris conseil auprès de la conseillère d’orientation de mon lycée et j’ai parcouru les différentes revues d’aide à l’orientation scolaire du style de « L’étudiant » qu’elle m’avait conseillé. Ensuite j’ai éliminé tous les métiers qui « a priori » ne me plaisaient pas et établi une longue liste des métiers que les Ecoles de commerce pouvaient offrir.

Je voulais faire une école de commerce parce que je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire et que leur palette d’enseignements était assez large et générale (sans trop de spécialisations) pour me permettre d’accéder à une pluralité de métiers.

J’ai choisie la voie « classe préparatoire » plutôt que les admissions parallèles possibles après un DEUG pour deux raisons :

  • Je souhaitais dans un premier temps poursuivre mes études au sein d’un système « encadré » proche du système du lycée ;
  • La voie « classe préparatoire » prestigieuse et challenging  du fait de sa difficulté me plaisait.

Pouvez-vous nous présenter votre parcours professionnel ?

Au cours de mon Master, j’ai réalisé un stage au sein du département « Ventes Internationales » d’une grande maison d’édition à Cambridge, en Angleterre. L’objectif principal était de pratiquer et parfaire mon anglais en milieu professionnel.

A la fin de ce master, j’ai fait une année de césure durant laquelle j’ai fait un stage de longue durée au sein d’un des Big Four en tant qu’auditeur financier junior.

En 2009, j’ai intégré ce cabinet en CDI. Durant les 4 ans qui ont suivi, mon travail consistait en l’audit des états financiers de PME et des sociétés du CAC 40 de divers secteurs (environnement, média télécommunication, immobilier). J’effectuais des missions de commissariat aux comptes et de conseils auprès de clients, de manager des équipes. J’ai également eu la chance de travailler durant 4 mois dans le bureau de basé au Cap, en Afrique du Sud.

En 2013, suite à la diffusion de mon CV sur certains sites de recherches d’emplois, j’ai été contactée par une multinationale française à Paris pour rejoindre leur équipes financières en tant que contrôleur de gestion opérationnel. J’ai décidé de rejoindre une société dont l’essentiel de ses opérations se faisaient en Afrique afin de progressivement « mettre un pied » dans le continent rêvé, idéalisé en tant qu’africaine.

Depuis 7 mois, je suis responsable du contrôle financier régional pour la même entreprise, mais cette fois à Dakar au Sénégal. J’y suis en tant qu’expatrié.

Je totalise aujourd’hui 6 années d’expérience professionnelle.

* L’année de césure est pratiquée dans de nombreux établissements d’enseignement supérieur. Elle permet à un étudiant de suspendre ses études pendant une période allant de 6 mois à 1 an. L’étudiant peut ainsi en profiter pour acquérir une expérience professionnelle en France ou à l’étranger ou suivre une formation dans un autre domaine.

**Stage « longue durée » : La durée d’un stage est variable, elle peut être de quelques heures jusqu’à plusieurs mois. On parle de stage « longue durée » lorsque le stage a une durée de 6 mois ou plus.

Big Four : signifie en anglais « Les 4 grands ». Ici, il s’agit des 4 cabinets d’audit les plus importants au niveau mondial que sont : Deloitte, Ernst&Young, KPMG, PricewaterHouseCoopers.

En quoi consiste votre travail de Responsable du contrôle financier régional? 

Ma société opère principalement dans les domaines du transit, du transport, de la logistique, de la manutention portuaire. Je suis rattachée à la Direction Régionale couvrant le Sénégal, le Mali, la Mauritanie et la Gambie). Mon rôle se décline ainsi :

– Animation du contrôle de gestion régional par notamment la mise en place de best practices au sein des différents pays composant la région

– Analyse de rentabilité de nos activités courantes/recherche de gains d’économies

– Réalisation de business plan, étude de rentabilité d’activités en collaboration étroite avec les opérationnels en prospection en vue d’accompagnement de la Direction Générale dans la prise de décision opérationnelle

Mon travail suppose des déplacements dans les pays de la région pour accompagner les contrôleurs de gestion dans leur mission, qui est assez centrale au sein de nos activités.

Quelles sont les compétences requises, les qualités et aptitudes ?

Les principales compétences requises selon moi sont la maîtrise de la finance d’entreprise. En termes d’aptitudes, il faut avoir un esprit critique, d’analyse et de synthèse ainsi qu’une capacité d’adaptation.

Il y’a beaucoup de pressions, donc il faut savoir se montrer flexible (c’est un métier assez prenant, où on ne compte pas les heures). Enfin, il faut beaucoup s’impliquer afin de vite acquérir une maîtrise de nos activités et être une véritable interface entre la finance et les opérations.

Quelles motivations vous ont poussé à faire ce métier ou à choisir ce poste?

J’ai été principalement attirée par le côté opérationnel du poste. En effet, bien qu’étant rattaché à la Finance, c’est un poste qui aide les exploitants à analyser leurs opérations, à maîtriser leurs coûts, et proposer des tarifs concurrentiels et avantageux aux clients et futurs clients.

Ensuite, par sa position stratégique au sein de l’entreprise puisque tout ce qui se passe de stratégique au sein de l’entreprise passe par le contrôle de gestion opérationnel. De ce fait, c’est une fonction centrale de l’entreprise et on y apprend beaucoup.

En tant qu’expatrié Française au Sénégal, quel est votre fourchette de salaire à votre poste comparée au salaire d’un Sénégalais (non expatrié) à ce même poste? Et par rapport à votre salaire étant en France ?

En tant qu’expatriée Française au Sénégal, a fourchette tout avantage (logement, véhicule de onction, etc.…) compris se situe entre 70-80 K€ net (46-52 millions de francs CFA). Comparativement, ma fourchette de salaire en France se situait elle entre 50-60 K€ bruts (33-39 millions de francs CFA) et sans avantages.

Pour un Sénégalais au même poste, difficile à dire. Des rumeurs disent qu’un expatrié européen gagnerait plus. Je pense que pour ce poste, en tant que Malienne, je toucherais entre 35-40 K€ (23-26 millions de francs CFA) bruts.

Dans mon cas, j’ai remplacé un expatrié européen au même salaire quasiment.

Comment avez-vous vécu ce retour en Afrique, qui plus est dans un pays (le Sénégal) autre que votre pays d’origine (Mali) ?

Le Sénégal est proche culturellement du Mali donc je ne me sens pas dépaysée bien au contraire. Toutefois, je suis confrontée à des obstacles/ de l’incompréhension de la part de mes compères, liés notamment à :

1- A la barrière de la langue (le woloff) : J’ai plusieurs fois eu des remarques insistantes sur le fait que je ne parle pas le woloff car je ressemblerais à une sénégalaise et que mes prénom et nom font tout simplement ouest africain.

Pour remédier à cela, j’essaye d’apprendre quelques mots pour démontrer mon attachement à mon pays d’accueil. En effet le Sénégalais est très fier, il adore qu’on s’intéresse à son pays, sa culture et cela peut débloquer certaines situations.

2- A la religion: La question de la religion très présente au quotidien. Selon moi, la religion est une chose privée. Toutes ces démonstrations de foi dans la société, notamment à travers l’adoration de guides et marabouts spirituels pendant le ramadan ne me gênent pas mais me laissent assez perplexe. Je tente de ne pas trop en parler car il s’agit d’un sujet sensible ici au Sénégal.

3- Au fait que j’ai une vision occidentale : Pour beaucoup, je suis la « toubab » («la blanche, l’européenne ») bien que j’ai la peau noire. Ils n’ont pas complètement tort sur certains points car après presque 11 ans et demi en France, j’imagine que j’ai gardé des « séquelles » (riress) mais ils ont tort sur l’essentiel : j’ai conservé les valeurs intrinsèques à l’Afrique (le respect des autres, des aînés, l’humilité), en tout cas j’essaye.

Selon moi, ce qui est le plus à craindre lorsque que l’on a vécu longtemps en Occident et qu’on rentre en Afrique, dans son pays d’origine, c’est la pression sociale. Je fais allusion aux obligations culturelles telles que les cérémonies quasi hebdomadaires auxquelles il faut assister (baptêmes, mariages, fiançailles) et dont il est quasi impossible de s’y soustraire, en tout cas dans mon pays le Mali. Il y’a aussi par exemple les salutations régulières voire obligatoires des proches.

En ce sens, il m’apparaît même plus simple de revenir vivre en Afrique, dans un pays autre que celui d’origine car la société d’accueil n’attend rien de toi en particulier.

Comment avez-vous procédé pour obtenir vos différents postes? 

J’ai obtenu mes deux postes en allant dans des forum d’entreprises ou en postant sur internet mon CV. J’ai commencé ma première recherche d’emploi 1 an avant de finir mes études, de ce fait je me souviens avoir été assez tranquille et sereine lors de mon dernier semestre d’études.

Comment se porte le secteur de la logistique et du transit en Afrique selon vous?

C’est un secteur d’activité où ma société est pionnière en Afrique mais aujourd’hui très concurrencée par beaucoup d’entreprises locales et certaines multinationales. Pour parler du Sénégal, ce pays connaît un ralentissement économique qui a des répercussions sur ce secteur d’activité. Il reste cependant un des secteurs qui recrute le plus comparativement à des secteurs beaucoup plus touchés par ce ralentissement économique, tels que la pêche ou le tourisme au Sénégal.

Quel est votre avis concernant le fait d’envoyer ses enfants faire leurs études dans les pays occidentaux (France, UK, USA… etc) ?

Quelque que soit le pays en Occident ou même en Afrique, je pense que c’est une très bonne chose d’étudier à l’étranger car cela offre une ouverture d’esprit (sur le plan culturel notamment) incontestable qui est nécessaire dans le monde du travail.

Aujourd’hui, nous sommes amenés à travailler avec des collègues de différents horizons et nier le poids de la culture du pays accueillant ou des collègues peut selon moi être un véritable frein à la réussite professionnelle.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui sont en terminale ou qui viennent d’avoir le bac pour bien choisir leur orientation ? 

Je ne sais pas si je suis de très bons conseils, étant donnés la manière dont j’ai choisi ma filière (rires).

Plus sérieusement, je pense que les 2 choses les plus importantes sont :

  • de détenir toute l’information sur les métiers et les voies possibles pour y accéder ;
  • et de se dire que rien n’est impossible tant que vous restez motivés. Ne vous mettez jamais des barrières dans la tête.

Quels conseils donneriez-vous aux personnes qui sont actuellement au chômage, à la recherche d’un emploi ? 

  1. Soignez tout d’abord le CV. Je me suis rendu compte que beaucoup de gens n’étaient pas retenus lors de la première sélection du fait de la qualité de leur CV.
  2. Ensuite, entrainez-vous auprès de vos proches ou de personnes ayant le poste tant rêvé ou dans le secteur d’activité recherché pour la préparation des entretiens à venir. Il n’y a pas de mystère.
  3. Passé cela, je pense qu’il faut postuler à un maximum de postes afin de se donner le plus de chances de décrocher un poste soit via le net, les forum d’entreprises, les associations de type jeunes diplômés, ou autre.
  4. Enfin, ne négligez pas de parler autour de vous de vos recherches d’emploi. Depuis que je suis au Sénégal, je constate que si en Europe, on décroche des postes via le net (site d’emploi, réseaux sociaux tels LinkedIn.com), en Afrique, c’est surtout le bouche à oreille et le réseautage qui fonctionnent.

Pour terminer, que pensez-vous des Africains qui après leurs études à l’étranger, préfèrent rester travailler dans leurs pays d’accueil, souvent par peur de ne pas trouver un emploi bien rémunéré en Afrique ?

Je les comprends tout à fait. Il faut du courage pour affronter le marché du travail en Afrique. Les codes sont différents de ceux de l’occident, où ces ressortissants ont passé plusieurs années d’études.

Sur la question de la rémunération, je le comprends d’autant plus que dans mon cas il était hors de question de rentrer pour gagner moins : c’était psychologique même si nous savons tous que tout dépend du pouvoir d’achat dans le pays où l’on travaille.

Dans mon cas, pour pallier cette peur, j’ai fait de mon mieux pour trouver un poste en expatriation. Cela a mis fin à mes craintes.

Je souhaite néanmoins revenir sur la question du pouvoir d’achat. Si j’ai un dernier conseil à donner c’est celui-ci : en fonction du pays d’Afrique visé, il faut vraiment étudier le coût de la vie avant d’accepter toute offre (coût du logement, électricité, eau, la nourriture ect…).

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