Compliment ou harcèlement de rue ?

Le réveil sonne : 6h45. 

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Ce matin, comme tous les matins depuis le retour de l’automne, je me suis réveillée la tête dans le cul. Le retour du froid, le ciel grisâtre et les pluies surprises ont fini de me saper le moral… Bref! Je m’auto-diagnostique officiellement d’humeur morose !
A partir de ce moment, je me dis intérieurement qu’il me faut faire un effort supplémentaire pour ne pas être la râleuse du métro du matin (vous savez, une de ces grincheuses qui vous casse les oreilles dans le métro dès 8h30, alors que vous essayez difficilement de respirer, coincé comme une petite sardine entre le mec qui a oublié de prendre une douche depuis une semaine et la poussette dépliée contenant des triplés qui chialent…). Mais surtout, surtout, je prie pour que hormis cette maltraitance urbaine quotidienne, personne d’autre ne viendra me faire chier.

Merde, il est déjà 7h15 et je ne suis même pas encore habillée !

Je tente un assemblage de dernière minute : pantalon tailleur noir, chemise et pull col rond ; on peut difficilement plus basique mais au moins je suis à peu près sûre de ne pas me rater. Je jette un rapide coup d’oeil dans le miroir : OUILLE ! Finalement, j’aurai peut-être dû me maquiller  un peu (Rires). En Côte d’Ivoire, un proverbe dit : « Quand tu es boubou, tu sors boubou » (Explication : le miroir ou l’appareil photo ne mentent pas : si en vrai, tu es laid comme un singe, c’est ce qui se verra dans le miroir ou la photo).

Enfin, je suis dehors, marchant en direction de l’arrêt de bus

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Tout en pianotant sur mon téléphone, je regarde de temps à autre devant moi, pour éviter de cogner quelqu’un. Soudain, je sens une personne foncer droit vers moi donc je m’arrête net. Je lève les yeux et croise ceux d’un inconnu, noir, la cinquantaine, cheveux grisonnants. Il me regarde puis me mime en faisant semblant de pianoter rapidement sur son téléphone. Ensuite il reprend sa route, sourire aux lèvres en me lançant un truc du genre « tu es belle ».

Je suis interloquée, pas très bien réveillée et surtout j’ai été officiellement diagnostiquée d’humeur morose !!! Pendant un court laps de temps, quoi? 5 secondes? Je le regarde poursuivre son chemin, tout souriant comme si son attitude était normale. Des flash de scènes de vie passée me reviennent alors en tête :
l’an dernier dans un reportage, j’avais entendu que « 100 % des utilisatrices de transports en commun y ont subi au moins une fois dans leur vie du harcèlement sexiste ou une agression sexuelle ». Et cela n’arrive pas que dans les transports, dans la rue aussi.
un matin, en descendant du train à la station de métro de mon travail, là où il m’arrive souvent de croiser mes collègues ou mes patrons, un homme avec un accent Mandingue (Afrique de l’Ouest)  m’avait lancé « Tu es jolie hein » alors que je lui donnais dos (qu’est-ce qui pouvait être joli de derrière si ce n’est…).
enfin, pas plus tard que dimanche dernier chez l’épicier du quartier un mec à moitié bourré m’avait accosté alors que j’étais paisiblement en train de choisir des aliments. J’avais du faire intervenir mon épicier pour m’en libérer.

Soudain, j’ose répliquer

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Pour moi, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Il va m’entendre. J’essaie donc de le rattraper alors qu’il m’a déjà oublié. Quand j’arrive près de lui, par derrière et par surprise, je lui arrache brusquement la pochette de documents qu’il tenait dans sa main droite. C’est à lui d’être interloqué. Puis d’un air mi-menaçant, mi-amusé, je dis :
Moi : « Ah ah ! Alors ça vous prend comme ça d’embêter les femmes dans la rue ? Hein!!?
Lui : …(il essaie de balbutier quelque chose mais ne sait surtout pas comment réagir ainsi en plein trottoir, avec les passants)
Moi : ah tu ne parles plus? Est-ce que tu aurais fait ça à un homme ou si j’avais été accompagnée d’un homme ? La prochaine fois, on verra si tu oses encore faire ça encore à une femme… »).

En parlant, je le tchippe et je m’éloigne avec sa pochette que je pose sur une boite jaune de la poste. Sur ces entrefaites, je vois mon bus arriver à l’arrêt et je cours le prendre. A la vitesse que bat mon coeur, je me rends compte de l’énormité de ce que je viens de faire. Et s’il avait réagit violemment ? S’il m’avait agressé? Et s’il essayait de me suivre et faire un scandale dans le bus? Je regarde dehors pour m’en assurer et je le vois courir lui aussi en direction du bus. Il frappe contre la grande vitre et en souriant, me fait signe de descendre. Intérieurement, d’une part, je veux savoir ce qu’il a à me dire car je sens qu’il veut s’expliquer « non violemment », d’autre part, je préfère descendre plutôt que ce soit lui qui monte dans le bus (au cas où il ferait un scandale). Je demande donc au chauffeur du bus l’autorisation de descendre.

Une fois dehors, démarre une longue discussion sans accro

Je retiens que :
 pour lui : ce n’est en rien méchant, d’autant plus que nous sommes entre nous « noirs ». Selon lui, c’est moi qui ait (je le cite) « des pensées malveillantes« . Il affirme que je n’aurais jamais osé réagir ainsi avec quelqu’un de plus menaçant ou agressif, preuve qu’au fond, j’ai dû intuitivement me sentir en confiance/sécurité vis-à-vis de lui. En plus, il le fait rarement. Il se dit malgré tout agréablement surpris d’avoir cette conversation avec une soeur africaine.
 Moi : je veux qu’il comprenne que ce n’est drôle tous les jours pour nous les femmes, de surcroît noires. Qu’un inconnu se permette de nous lancer des compliments dans la rue sans y mettre de forme, cela peut-être vécu comme une humiliation ou nous faire nous sentir coupable (d’avoir porté une jupe courte, un haut décolleté ou autre). Que si lui le fait 1 fois en passant, nous les femmes le subissons plusieurs fois et parfois même devant des collègues de travail ou des patrons…donc encore plus gênant. Enfin, qu’être entre noirs ou que-sais-je ne justifie pas ce comportement car il n’apprécierait pas qu’on importune ainsi sa soeur, sa fille ou sa femme.

Quand le bus  suivant arrive, je réussis à le prendre non sans mal (car « Eric » – c’est le prénom de mon bourreau ou ma victime, c’est selon- ne voulait plus me lâcher). Il toque à la vitre du bus et me fait d’énormes bisous en signe. Je lui souris.

Finalement

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Peut-être qu’il a raison. Et si c’était moi la parano? Aurais-je eu le cran de répliquer comme je l’ai fait si cela avait été un clodo ou un jeune des quartiers chauds par exemple ? Aurais-je réagi ainsi si la scène s’était déroulée à Abidjan? Faut-il forcément accepter un compliment même s’il nous met mal à l’aise ? Quelles sont les limites pour eux, pour nous ? En tout cas une chose est sûre : « NE REFAIS PLUS JAMAIS CA ! » me dis-je intérieurement.

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3 réflexions sur “Compliment ou harcèlement de rue ?

  1. Cindy - The Beautyfull World dit :

    Wow ! Tu as du cran en tout cas !
    Je t’invite à regarder les vidéos de Marion Seclin sur le sujet du harcèlement de rue. Elle a fini de me convaincre que la rue n’est pas le lieu adapté pour recevoir les compliments de parfaits inconnus.
    Quand je sors de chez moi, je n’attends de personne la validation de ma tenue du jour ou de mon physique. Si un homme me trouve belle/joliment apprêtée, eh bien qu’il le garde pour lui. Parce que derrière un « tu es belle » je ne retiens que « je suis un gros lourdo » ! Pensent-ils vraiment pouvoir séduire ainsi ? Je ne suis même pas sure que cela ce qu’ils cherchent en fait puisque c’est souvent sifflé entre les dents, dit très bas, en coup de vent. Ils savent bien ce qu’ils font donc…
    Pour te répondre, selon moi tu n’es pas parano 🙂 et j’admire ton cran encore une fois.
    Je n’ai plus ce problème depuis que je vis en Irlande et cela me fait tellement de bien de me balader à n’importe quelle heure sans me faire accoster ! Par contre, si je croise un noir c’est presque sûr que j’aurais le droit à une remarque et quand je rentre en France là ça ne loupe pas, et toujours avec les mêmes si je peux me permettre…
    J’espère qu’un jour cela cessera 🙂 . Bisous

  2. pirouettecacahuetes dit :

    La scène que tu décris, le compliment lâché simplement (pas susurrée aux oreilles de façon douteuse), le « tu es belle » dit droit dans les yeux avec un sourire ne me gène pas.ça met le smile pour la journées, surtout quand tu sortais de chez toi plein de doutes.

    Aurais tu réagi aussi vigoureusement si cela venait d’une autre femme?

    Après, il s’agit de situations réellement personnelles qui demandent des analyses au cas par cas.

  3. Une Africaine A Paris dit :

    @Cindy merci 😊 mais quand je pense aux faits divers dramatiques qui ont pu se produire en France, je me dis que j’ai pris ce risque pour rien finalement… t’imagines les conséquences si j’avais eu affaire à un malade ? 😲🤕🤕🤕😲

    D’un autre coté, @Pirouettecacahuetes, mon avis reste mitigé sur la question du compliment.
    Comme je l’expose en début d’article :
    – j’étais déjà dans un « mauvais » jour et je voulais juste passer une journée tranquille, vivre en paix.
    – j’accueille les compliments poliment quand ils sont dit de manière respectueuse.
    Or là, vu la manière dont il m’a abordé (le rentre-dedans, le mime du pianotage sur son téléphone) et mon humeur morose du jour, je n’ai du tout trouvé cela respectueux. Cela n’a fait qu’exacerber le feu qui ne demandait qu’à sortir de moi 😤😤😤

    En fait, je comprends que tout dépend aussi bien :
    – de la personne (son éducation, son caractère, son humeur du moment) qui « émet le compliment »
    – que de celle qui « le reçoit ».

    Un homme aura beau avoir les meilleures intentions du monde, s’il n’a pas reçu une éducation sur les « bonnes manières », il pourrait :
    – vous siffler dans la rue
    – vous dire « t’es bonne toi »
    Dans sa tête, cela signifie : « Mademoiselle permettez moi de vous dire que je vous trouve charmante ou ravissante ».

    A qui doit-on faire le reproche ?
    – celui qui n’a pas su le dire dans le « langage » qui convient,
    – ou celle qui n’a pas su lire entre les lignes ?

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